Mes derniers livres parus.

Publié le par Laurence Chaudouët

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Un extrait du "Roman de Petra"

Les arbres au loin se profilant sont des sentinelles de fer, ils ouvrent la route dérobée de la nuit - et Fatim sait que s'il marche droit la route reproduira ses sortilèges, resurgira de part en part reprenant sans fin ses dérobades et réapparitions d'arbre en arbre, tant qu'il ne pourra jamais que se perdre, car il est impossible d'abandonner la marche.

Fatim marche vers Mayala. Seul cette fois. Dans sa sacoche, l’unique, en vrai cuir, celle de ses années d'écolier ) les quelques boules sèches de fromage qu'il vend à la ville, toujours de nuit, par précaution : la plupart du temps ( quand l'Ennemi respecte les accords de guerre ) les bombes sévissent pendant le jour. Avant Fatim, la charge revenait à Esrah, le grand frère - mais depuis ses quatorze ans c'est à lui seul d'aller jusqu'à Mayala. Il a conscience d'être le messager d'un univers qui doit rester intact : la guerre lointaine est bien le ciment le plus solide qui les lie tous les uns aux autres : ils partagent leurs biens, vivent de leur travail, en une communauté certes pauvre mais épargnée.

Esrah est parti, il y a trois ans, dans un de ces camps de guérilleros près des montagnes - depuis ce temps nul n'a plus de nouvelles. Pour Fatim, il est parti si loin qu'il pourrait bien avoir franchi cette ligne imaginaire symbolique qui isole les combattants de l'Ennemi. D'un côté, les engagés volontaire, qu'on voit parfois traverser Mayala en troupes dispersées, parfois sur des motos, d'autres sur des grandes charrettes à foin, ont tous le visage dur, fermé – icônes intouchables, héros d’un autre monde, d’une autre guerre improbable, celle des soldats sur papier glacé prenant la pose, des jouets de plomb que des enfants blonds en béret bleu marine dévorent des yeux derrière des vitrines que nulle balle, nulle bombe jamais ne saurait faire éclater.

Tous droits réservés.

(Pour ceux qui souhaiteraient acquérir "Le roman de Petra", m'envoyer un message via mon blog)

Extrait du "Voisin"

Je regardais fixement ma tasse de thé. Un oiseau dehors esquissait un subtil ouvrage de passementerie sonore. Pendant les pauses, des silences infiltraient la chambre obscure (il était temps, vraiment, d'allumer la lampe). Devant le miroir, sur la commode en bois rouge, face à moi, on ne voyait que le plus osseux de mon visage : pommettes, front et menton. On dit que les yeux luisent dans l'ombre. Mes yeux ne luisaient pas. Je ne voyais pas mes yeux.

Ma pose, devant le miroir, n'avait aucun sens - simplement, elle attestait de ce quelque chose d'obscur, d'obstiné, d'imperméable aux événements extérieurs, qui à travers mon image voulait accoucher d'une identité. Je m'en avisai en ricanant, mais trop tard : ce réflexe d'ironie, lui aussi, était une pose.

La chambre, je la connaissais bien, et ce coin de fenêtre aussi, où l'on voyait l'immeuble voisin, un chat noir, trois arbres, et le ciel entre les murs, entièrement figuratif. Dès qu'un être humain apparaissait ( comme ce petit garçon en short rouge qui se penchait du balcon, l'air absorbé, observant quelque chose que mon champ de vision ne me permettait pas de voir ), un étrange ajustement s'opérait entre le monde du dehors et le ronronnement régulier du réfrigérateur - on aurait dit un vieux film muet dont les images sautaient un peu.

Dès que le petit garçon disparaissait le subtil ajustement cessait. Le monde retombait dans une atonalité seulement rompue - une brèche dans un monde de craie - par le chant de l'oiseau.

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Extrait du "Cri du homard"

Après-midi languissante. Les arbres tiédissent dans l’air pollénisé. Un qui s’étire, juvénile, avec la grâce maladroite d’un petit garçon trop vite grandi. Un qui se recroqueville. Sur la terrasse des silhouettes passent et s’évanouissent. Des corps se tassent sur les chaises. Des velléités de conversation avortent. Dans la salle sur la table les deux vieilles dames jouent au scrabble. Très concentrées. Apparemment. Un quelconque survient, traînant ses baskets. Il se pose et tire sur sa clope. Deux bouffées et il se relève. S’en va ailleurs avec la même détermination, tirer deux bouffées de clope. Puis se relève etc. Etalée sur la pelouse Luce nous la joue Monte Carle, avec serviette rayée et lunettes noires, en short. Non loin les deux copines momentanément calmées se tripotent mutuellement la nuque - se reluquent dans un vieux miroir de poche, qui envoie un flash inopportun dans l’oeil de Maxime, seul sur la terrasse, abandonné de tous.

Inaudible mais cependant omniprésent le tic tac d’une pendule se précipite. Des qu’on croyait prostrés, raides immobiles sur leur chaise, se lèvent et se dirigent vers la petite salle à manger. A petits pas somnambules Géraldine va frapper sur la porte fermée du bureau des infirmières. Olia émerge, apparemment stressée. Surgit alors l’oisillon déplumé qui fonce droit vers la table, tandis que le chariot du goûter cahote vers lui. Il se sert une grande rasade de chocolat. Luce pose sa serviette et se beurre énergiquement trois tartines. Safira sert le café. Son petit visage doux est tout fripé.

- Tu vas pas bien Safira ?

Sourire qui s’excuse.

- J’ai trop dormi.

On entend des protestations indignées de la salle de infirmières. La voix de Géraldine grimpe. Maxime déplie son grand corps et vient le replier comme il peut, se posant sur une chaise libre avec sa clope pendouillante aux lèvres, qu’une infirmière lui dit d’écraser. Il dit qu’il veut bien un café et s’apprête à délivrer un message essentiel, on le voit à la contraction de sa grande bouche. Mais d’un coup tous se détournent. Survient le Trublion providentiel, mains derrière le dos, sourcils pointés et regard interrogatif.

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Elisabeth Doublet 11/11/2015 22:12

Le Roman de Pétra est magnifique très poétique et ciselé par son écriture d'une extrême précision. J'ai adoré le voisin avec son univers étrange mais familier. Et je suis en train de lire Le Cri du homard dont l'écriture est très précise, toujours, presque acérée.